Face à l'imagination créatrice des insurgés

Publié le par Armée du futur

Les EEI (engins explosifs improvisés) sont emblématiques de la créativité et de l'approche originale de l'armement des insurgés. Leur efficacité repose sur le fait qu'ils explosent à proximité de leur cible, soit via un commando-suicide, soit parce que le déclenchement se fait par la victime. Par conséquent, l'EEI a la même efficacité qu'une arme à guidage de précision mais pour un coût défiant toute concurrence (quelques milliers de dollars). En effet, les insurgés utilisent pour l'armement et l'ignition des produits du commerce. Quant à la charge explosive, il s'agit d'obus militaires ou d'autres composants explosifs laissés sur le terrain par les forces régulières[1] ; à défaut, ils recourent au marché noir ou aux produits artisanaux. De plus, comme les EEI ne sont ni lancés par avion ni tirés d'un canon, la charge n'a pas besoin d'être en parfait état ni d'être stockée dans un endroit sec. Peu de besoins financiers, faible soutien logistique : la barrière à l'entrée de la fabrication, du stockage et de l'utilisation d'EEI est donc particulièrement basse.

Se tourner vers le marché mondial offre un autre avantage, et de taille : cela dispense de devoir maîtriser la technologie – et donc de financer les étapes de R&D, d'essais et de production : seule compte la capacité à savoir s'en servir. Les insurgés ont compris – avant les forces armées – que le secteur civil produisait désormais des produits électroniques de plus en plus petits, légers et efficaces, moins chers et plus fiables qu'avant. Les temps ont changé, et celui où le secteur militaire concevait des produits plus performants que le secteur civil est révolu. Les irréguliers font désormais confiance aux laboratoires de recherche des entreprises et au pouvoir créatif du marché.

Et l'histoire semble – du moins pour le moment – leur donner raison. Comme ces engins explosifs sont par définition improvisés, même si les forces régulières trouvent une parade, la multitude des systèmes disponibles dans le commerce leur offrent autant d'alternatives pour lesquelles les forces régulières n'ont pas nécessairement de parade immédiatement disponible. En outre, parce que ce sont des produits du commerce, les signaux du spectre électromagnétique qu'ils émettent ne se distinguent pas de la masse des signaux émis quotidiennement par les activités civiles ordinaires. Et même si cinq tentatives sur six sont déjouées en Irak[2], la sixième qui réussit leur procure une grande efficacité politique pour un coût total ridiculement bas par comparaison aux moyens déployés pour les contrer, tant humains que matériels ou financiers[3]. Pour le dire autrement, leur productivité de fabrication de nuisance est élevée.

Face à la population, enjeu du conflit, cela leur confère l'initiative et les dispense d'un soutien populaire pour atteindre leurs objectifs. En revanche, les forces régulières sont dépeintes comme inefficaces, ce qui n'est pas propice à attirer le soutien. Cette liberté d'initiative et le caractère secondaire du soutien populaire contribuent à la difficulté de mettre un terme à l'insurrection.

Par ailleurs, nous pouvons souligner que nos choix économiques (mondialisation et libéralisme économique) et politiques (ne pas nettoyer le terrain) contribuent à deux caractéristiques qui font leur succès : leur bas coût de fabrication et leur facilité de fabrication. En d'autres termes, à moins de modifier nos choix, il est à craindre que nos armées auront encore longtemps à affronter des menaces type EEI.

Face à cela, les armées ont pris le parti de Une question mérite pourtant d'être posée : la technologie ou le matériel peuvent-ils nous aider à reprendre la main ?


[1] Les stocks d'obus en Irak peuvent permettre de continuer les attaques à l'EEI pendant presque 250 ans.
[2] Source : Arnaud de la Grange
[3] Les forces régulières réagissent en mobilisant des effectifs et en lançant des programmes onéreux de développement d'outils de protection. A titre d'illustration, le ministère canadien de la Défense dépensera 100 millions de dollars afin de faire face aux engins explosifs improvisés en Afghanistan. L’argent servira à acheter des aéronefs et d’installer des tours pour surveiller les environs des bases canadiennes, des véhicules spécialisés pour détruire des mines ainsi que de l’équipement de laboratoire destiné aux enquêtes sur l’origine des bombes. Les EEI sont la principale cause de mortalité des soldats canadiens en Afghanistan. La lutte contre les EEI est devenue l'un des plus importants programmes publics de toute l'histoire des Etats-Unis avec le projet Manhattan ou le projet Apollo.

Publié dans Débat

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