Dimanche 18 octobre 2009
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A travers son premier livre sorti en 2008, le lieutenant-colonel Olivier Entraygues s'appuie sur la numérisation du champ de bataille pour mettre à jour l'incapacité de l'Armée française à tirer
pleinement les conséquences de ce bouleversement technique, aussi bien sur le plan des capacités nouvelles offertes que des réorganisations dans le commandement qu'il implique. Cela l'amène plus
globalement à fustiger le conformisme de l'armée française dans son incapacité à intégrer les changements techniques dans ses doctrines et son organisation – une critique somme toute récurrente,
hélas.
Citant le Comte de Guibert, le Lt-Co Entraygues rappelle que « la théorie peut poser des principes ; mais c'est ensuite au génie à en faire l'application ». Or, pour ne rien arranger, la rapidité
de l'évolution technique requiert aujourd'hui de laisser une plus grande marge de liberté au tacticien pour adapter ses plans tout en restant dans le cadre de la doctrine, qui doit dès lors ne pas
être trop contraignante.
Il s'appuie ensuite sur la pensée du major-général Fuller et du capitaine Liddle Hart pour dire qu'il existe un lien structurel entre l'économie et la tactique, et montre par des exemples
historiques que la tactique doit suivre l'évolution de la technique au risque d'assister au déclin du modèle de civilisation afférent. Cependant, si « l'évolution tactique est marquée par une série
de rencontres entre l'Homme et la technique », le tacticien ne doit pas être pour autant « asservi à ses outils » mais doit « retrouver l'initiative tactique en dépit des contingences » grâce à une
imagination créatrice, que promeut avec force Fuller. Il s'agit donc de trouver « un modèle propice à la résurgence de la manoeuvre tactique face à des menaces hybrides dans des situations
évolutives ».
Ceci posé, Olivier Entraygues revient sur la numérisation pour souligner les problèmes qu'elle engendre au regard du lien technique/tactique, et proposer des solutions. Ainsi, pour améliorer la
manoeuvre et gagner en souplesse, il propose une organisation tactique à cinq pions tactiques, un racourcissement de la chaîne de commandement, et une autonomie plus grande concédée à l'officier,
qui pourrait alors faire preuve de davantage d'esprit d'initiative.
L'élément humain est en effet central dans son livre, où on le voit souligner que le renseignement technique ne dit rien des passions humaines, qui sont pourtant à la base des actions violentes, et
qu'il y a une limite à la vitesse de traitement des informations – rappelant ainsi que les avancées techniques sont conditionnée à la capacité humaine d'en profiter. A travers cet ouvrage, le
lieutenant-colonel Entraygues insiste pour remettre l'Homme au centre de la guerre car selon lui, la vraie victoire ne peut être que Homme contre Homme et non Esprit contre Machine.
Pour cela, l'auteur appelle à ne pas se laisser emporter par une approche trop technologisante mais de redonner toute sa place à la tactique et à la contre-tactique, définie comme « le refus des
conditions d'un adversaire qui vient de nous surprendre ». A cette fin, le Lt-Co invite à penser l'impensable pour ne pas se faire surprendre et à se mettre à la place de l'ennemi pour chercher la
faille dans le dispositif adverse. Adopter cette posture revient en réalité à redonner toute sa place aux sciences humaines, passée au second plan dans une société qui privilégie les sciences dites
dures – la technique donc. Cela signifie donc redécouvrir tout l'apport de l'histoire, une étude déjà conseillée par Machiavel dans Le Prince pour les mêmes raisons, mais aussi de la sociologie et
de l'anthropologie dans la formation de l'officier, afin de lui « apprendre à être et à devenir curieux en tout temps et tout lieu », à « devenir un homme de savoir apte à agir dans un esprit de
modération ». Ce retour des sciences humaines s'accompagnerait également d'une revalorisation de la culture du risque et de l'intuition, mise à mal par l'approche technico-scientifique des
choses qui pousse à avoir une démarche méthodique.
En somme, à travers le cas de la numérisation du champ de bataille, l'auteur remet en cause l'asservissement à la technique qu'il perçoit dans son quotidien, notamment dans la façon mécaniste
de travailler imposée au tacticien. Pour en sortir, Olivier Entraygues appelle rien de moins qu'à retrouver une véritable pensée militaire française.
« Ce n'est pas le nombre d'hommes ou de machines qui remportera le succès, mais une tactique moderne ».
J. F. C. Fuller
Olivier Entraygues, Lorsque les tacticiens devinrent imaginatifs..., La plume et l'épée, 2008.
Publié à compte d'auteur.